Rapport de terrain du CES Transformation Fund : Changement et bien-être au Congo

Billet de blogue rédigé par le co-chercheur principal Adam Boyette concernant le projet sur la mondialisation, la culture et le bien-être au Congo.

Adam Howell Boyette


Notre projet de la CES Transformation Fund examine la manière dont les cultures et les systèmes économiques mondiaux influencent la vie quotidienne des habitants d’un village situé au nord de la République du Congo (ROC). La vie de nombreuses personnes dans cette région forestière tropicale s’illustre par les complexités et les contradictions liés au développement international et à la mondialisation. Les nouvelles opportunités économiques et culturelles s’imposent au détriment du droit traditionnelle sur le contrôle des terres et d’un besoin grandissant d’argent liquide. Nous nous interrogeons sur la question de savoir : qu’est-ce qui détermine les choix des populations dans ce paysage économique et écologique instable ? Et quel est l’impact des changements environnementaux influencés par la mondialisation sur le bien-être des populations locales ?

In a grassy area, a white sign with blue writing which reads "Restaurant <> Cafetariat. La Marche Vers le Développement"
Panneau d’indication d’un restaurant dans le village étudié. Si les habitants accueillent généralement favorablement le développement économique, les bénéfices sont jusqu’à présent inégalement répartis. Crédit : E. Ngalekandza.

Si l’argent liquide fait partie intégrante du mode de vie des populations, la majorité de l’économie du village étudié est locale. En effet, les habitants s’approvisionnent régulièrement en ressources dans la forêt, dans les espaces agricoles et dans la rivière. Cependant, l’excèdent des produits vivrières récoltes sont vendu. Et l’argent obtenu suite a la vente permet aux populations d’acheter les aliments complémentaires dont ils ont besoin pour compléter les repas quotidiens de leur famille. Cependant, ce mode de vie est confronté à un ensemble complexe de défis.

Dans le cadre des efforts de développement économique l’État a octroyé la forêt proche du village à une société internationale d’exploitation du bois pour une durée d’environ 20 ans selon la loi 2002 sur le permis d’exploitation forestière. L’entreprise a établi une usine située à 5 km du village d’étude. Cette entreprise d’exploitation est le principal employeur de la région. Elle a créé des conditions essentielles au développement local qui attire un afflux d’immigrants dans la région. Ces immigrants créent le marché régional, avec de nombreux petits magasins, bars et services, tous soutenus par les revenus des employés de l’exploitation des forêts. Parallèlement, l’État soutient les efforts internationaux de conservation de la biodiversité dans cette région écologiquement importante. Ainsi, un parc national géré par une ONG américaine a été créé pour protéger une partie de la forêt voisine de la société forestière, dans une région ou les populations traditionnellement dépendent de la forêt.

D’une part, la société d’exploitation forestière et le Parc offrent des opportunités d’emploi aux population locales en respectant la loi Congolaise lie à l’exploitation forestière et la création des aires protégées – comme l’électricité et une tour de téléphonie mobile. D’autre part, les menaces combinées de la déforestation, de l’augmentation de la population et de la restriction de l’accès à la forêt menacent la capacité des populations à acquérir les ressources dont elles ont besoin.

Employés de la société d’exploitation forestière STC se rendant au travail. Crédit : A. Boyette.

Quels aperçus de ces processus de changement et d’adaptation la théorie de l’évolution culturelle (CET) nous fournit-elle ? Tout d’abord, nous savons que la culture est dynamique. Les changements environnementaux ont probablement joué un rôle central dans l’évolution de la culture humaine, et les rencontres entre différents groupes possédant des technologies, des normes et des pratiques différentes ont été essentielles à l’innovation et à l’adaptation tout au long de l’histoire de notre espèce. Ainsi, d’une certaine manière, la mondialisation n’est pas nouvelle. Le CET prévoit également que les changements culturels s’opèrent selon des schémas basés sur les caractéristiques des individus et des groupes. En effet, les populations humaines dépendent de l’apprentissage des autres pour la diffusion de nouveaux traits culturels (pratiques, outils, connaissances, etc.), et certains traits requièrent des mécanismes d’apprentissage social différents et empruntent des voies différentes dans les réseaux sociaux. Par exemple, une personne dont les parents sont des chasseurs-cueilleurs ou des agriculteurs devra apprendre de quelqu’un d’autre comment travailler dans une scierie, une clinique ou une école, et son éducation impliquera probablement une formation spécialisée. En raison de la diversité existante, tout le monde n’aura pas les mêmes possibilités d’apprentissage ou la même capacité à acquérir de nouvelles compétences (par exemple, l’alphabétisation ou le calcul sont-ils des conditions préalables ?). Cette diversité devient une source de variation culturelle au fil du temps et peut également être une source de variation du bien-être si de nouvelles compétences signifient un meilleur salaire ou de nouvelles opportunités. Nous avons utilisé ces idées pour concevoir des outils de collecte de données à utiliser dans le village d’étude du ROC. Nous voulions savoir, compte tenu des changements, quelles sont les stratégies économiques des gens et ce qui les a amenés à faire ces choix. Comment les changements affectent-ils leur sécurité alimentaire et leur bien-être psychologique?

Pour collecter les données nécessaires à cette étude, nous avons recruté une équipe talentueuse d’étudiants et de chercheurs professionnels Congolais, en étroite collaboration avec l’Institut National de Recherche en Sciences Sociales et Humaines (INRSSH) et l’École Nationale Supérieure d’Agronomie et de Foresterie (ENSAF). Les membres de l’équipe ont procédé à la traduction des questions psychométriques destinés à mesurer le bien-être en lingala et en yaka. Ensuite, l’équipe s’est rendue sur le terrain au nord pour collecter des données auprès des individus surs : les sources de revenus, les dépenses habituelles, l’historique des emplois, la sécurité alimentaire et la perception de la disponibilité des ressources. Dans le village d’étude, l’équipe a été complétée par des traducteurs locaux recrutes dans le village et qui ont joué un rôle essentiel en facilitant notre intégration et la compréhension du paysage culturel local. A cela s’ajoute les membres de notre aimable famille d’accueil qui se sont occupés de la cuisine et l’hébergement pendant toute la durée de notre séjour.

A group of people in two rows, the back row standing and the front row crouching down.
Les membre de l’équipe de la gauche vers la droite : Idrise Mboumba, Derland Bihoundou, Adam Boyette, Obama Singa, Francine Manyale, Merveille Dzabatou, Amé Aboula, Reische Ouamba, Evrahd Ngalekandza ; En bas, de gauche à droite : Brel Koubemba, Nafi Dzabatou, Cedric Dowe, Mboutou Chanceline. Non représentés : Lié Basoumboka, Issa Dzabatou et Moise Dzabatou.

Ces données fascinantes sont en train d’être nettoyées et saisie dans des bases de données numériques en vue de leur analyse. Ainsi, nous n’avons pas encore de résultats statistiques à présenter pour le moment. Cependant, lors de la collecte des données et au cours des nombreuses conversations entre l’équipe et les habitants du village quelques informations deviennent compréhensibles. Par exemple, il y a une variation sur les opinions des gens sur les activités de conservation et ceux de l’industrie du bois. Certains accueillent favorablement le changement, tandis que d’autres craignent d’être délaissés. Il a été remarqué que les gens accordent une grande importance à l’école, qu’ils considèrent comme la porte d’entrée vers la sécurité économique. Pourtant, une partie de la population n’a pas accès à l’école. Le groupe ethnique les autochtone BaYaka, typiquement appelé “chasseurs-cueilleurs” par les anthropologues, maintient un mode de vie qui donne la priorité à l’égalité et à l’autonomie. Ces valeurs identitaires des autochtones peuvent entrer en conflit avec un système scolaire exigeant l’obéissance et un calendrier strict. Les enfants BaYaka qui choisissent d’aller à l’école avec les enfants majoritairement Bantous se sentent discriminés et y restent rarement. Cette question est complexe—voir le CES Applied Working Group qui s’attaque au problème à grande échelle    à d’autres groupes des autochtones comme les BaYaka—et a été un sujet de préoccupation constant au cours du travail sur le terrain (voir aussi un résumé de la question écrit par l’équipe de la bourse). En tant que les spécialistes de la forêt qui échangent ou vendent des produits forestiers, des médicaments et d’autres matériaux à d’autres groupes, les BaYaka sont essentiels au fonctionnement de l’économie locale. Bien que, certains hommes BaYaka travaillent également comme guides touristiques pour le Parc national. Cependant, leurs argents de paie fini souvent rapidement pour payer les dettes perpétuelles contractées auprès des autres groupes ethniques. Ils restent donc privés de leurs droits et leurs moyens de participer aux nouvelles opportunités économiques restent limités.

L’impact combiné de la déforestation et de la conservation était également très évident dans les rapports sur les éléphants de forêt et d’autres espèces protégées, comme le buffle d’Afrique, qui détruisaient les cultures vivrières dans les champs des populations. Bien que des recherches soient nécessaires pour confirmer l’impact réel de l’exploitation forestière sur le comportement de ces animaux, les gens ont exprimé le sentiment d’être en affrontement et compétition avec les autres espèces pour les ressources. Par exemple, les éléphants et les buffles qui fuient le bruit et la mauvaise odeur des machines de l’industrie du bois, ils arrivent dans la forêt protégée à côté du village et finissent par se nourrir des bananiers, des maïs et d’autres cultures dans les champs. En plus, des éléphants attaquent des personnes ou endommagent des structures. Cette réalité écologique malheureuse fait que les gens aient une mauvaise perception de l’objectif de conservation, car le parc ne fait pas grand-chose pour récompenser la population.

Au regarde des faits énumérés ci-dessus, notre projet contribuera mettre en évidence les changements socio-économiques que les populations vivantes dans les zones très éloignées, expérimentent quotidiennement suite à la problématique du développement et la mondialisation. A cela, s’ajoute l’impact de ces changements sur le bien-être de la population. Il reste encore beaucoup à faire en matière de recherche, mais dans l’idéal, notre travail nous aidera à comprendre les mécanismes par lesquels ces changements pourraient affecter la santé de ces populations. Nous espérons également que les données collectées sur les enquêtes avec les ménages du village, pourront valider les inquiétudes de la population locale concernant les changements due au développement et la mondialisation qui se produisent sous leurs yeux.  Elles constitueraient des preuves concrètes qu’elles pourraient être utiliser pour orienter le développement participatif et durable au profit non seulement des communautés locales mais aussi au maintien de l’équilibre écologique.

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